Cinéma : Talking about trees de Suhaib Gasmelbari (Critique)

Le cinéma ne possède pas de frontière et ses quatre amis d’enfance : Ibrahim, Suleiman, Manar et Altayeb ont tâché de le prouver. Dans un van, ils vont sillonner le Soudan afin de partager leur culture du cinéma. Leur objectif ? Rénover une antique salle de projection à Karthoum, la capitale. Tout cela en essayant d’échapper à la censure.

Au Soudan, le cinéma est mort un 30 juin 1989. C’est partant de ce triste constat que quatre hommes, Ibrahim, Manar, Suleiman et Altayeb, quatre vieillards férus de cinéma et fondateurs du Sudanese Film Club, vont user de leur énergie pour réouvrir une salle de cinéma et offrir aux spectateurs soudanais la projection d’un film. 

Si ce résumé peut faire penser à un film de fiction, il s’agit pourtant d’un documentaire. Le cinéaste local Suhaib Gasmelbari s’attache à retranscrire le désespoir des derniers défenseurs soudanais du cinéma. « Parler des arbres », c’est l’un des vers du poème A ceux qui viendront après nous de Bertoldt Brecht. Alors en exil, le dramaturge allemand avait écrit ces quelques vers qui font écho à la situation vécue par nos héros : 

Vraiment, je vis en de sombres temps !
Un langage sans malice est signe
de sottise, un front lisse
d’insensibilité. Celui qui rit
n’a pas encore reçu la terrible nouvelle.

Que sont donc ces temps, où
parler des arbres est presque un crime
puisque c’est faire silence sur tant de forfaits !
Celui qui là-bas traverse tranquillement la rue
n’est-il donc plus accessible à ses amis
qui sont dans la détresse ? […]

Extrait du poème « A ceux qui viendront après nous » de Bertoldt Brecht.

Non dénué d’un certain sens de la mise en scène (cadrage très léché, choix réfléchi des séquences et de la temporalité) Talking about Trees brille surtout par ses quatre protagonistes aussi attachants que surprenants. La bande à Manar, comme nous les appellerons, a connu diverses fortunes (études de cinéma à Moscou, Berlin, au Caire), mais tous sont restés fidèles à leur patrie d’origine et ce, même lorsque le militaire et futur dictateur Omar El-Bechir prend le pouvoir de force au Soudan en 1989.  Au delà de toute considération sociale, c’est le cinéma qui pâtira le plus de ce changement de régime. Le 7ème art alors plus populaire que le foot au « pays des Noirs », disparaît du jour au lendemain, la faute à un couvre feu empêchant le bon déroulement des séances en plein air : or, les cinémas soudanais étaient tous des cinémas de plein air.

Bande annonce

Le film de Suhaib Gasmelbari ne s’apitoie pas sur son sort. Au contraire, au milieu de ce chaos, ces hommes dont la passion pour le cinéma a guidé leurs vies s’amusent et résistent à un système qui les opprime – parfois physiquement, jusqu’à la torture – psychologiquement. Enlevez sa caméra à un réalisateur et vous n’aurez plus que l’ombre de l’homme qu’il était. Les projections ont disparu, les cinémas sont à l’abandon, et l’ombre du pouvoir et de sa police de la sûreté fait craindre aux propriétaires de salle un terrible courroux. Pourtant malgré ce tableau peu reluisant et ô combien anxiogène, les quatre hommes s’amusent, comme en témoigne de nombreuses scènes qui viennent ponctuer le film. Lors de la scène d’ouverture, une panne de courant est prétexte pour les quatre compères de rejouer une scène de Boulevard du crépuscule ; parenthèse rafraîchissante dans une réalité qui l’est beaucoup moins. 

Quatre hommes vaillants

Ce qui forcera surtout l’admiration du spectateur, est sans aucun doute le courage de ces hommes, le courage de dénoncer un système si sûr de lui-même qu’il en devient caricatural (le « Président » soudanais se félicitant d’obtenir 95 % des voix à l’élection présidentielle, prouvant ainsi au monde l’exemple de démocratie qu’est le Soudan). Le réalisateur par instincts saura faire de ces hommes de véritables héros (séquence d’interview à la radio où le rire gêné des journalistes n’empêche pas un Ibrahim survolté de dénoncer « le traître » que personnifie l’état Soudanais). Si le réalisateur refuse de faire du cinéma une priorité dans son pays après le récent changement de régime (il y a sous doute plus urgent), il va sans dire qu’il faudra compter sur lui, mais également sur Ibrahim, Manar, Suleiman et Altayeb pour rebâtir sur d’anciennes ruines une nouvelle histoire du cinéma Soudanais. Eux, les « déchaînés » qui rêvaient de projeter le Django de Tarantino dans un cinéma de Khartoum. 

Crédit :Allociné

Talking About Trees

Prix Documentaire Sur Grand Ecran (DSGE) lors du 39 ème festival international du film à Amiens

Genre : Documentaire
Réalisatrice : Suhaib Gasmelbari
Pays : Soudan
Durée : 1h34
Sortie : 18 décembre 2019
Distributeur : Météore films

N’hésitez pas découvrir les quatre autre critiques réalisés sur les films primés lors du festival international du film d’Amiens.

Joshua Alouane et Youssrah Mahadali

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