Culture : Elles ont la Cathédrale au chœur…

Notre-Dame d’Amiens est en restauration perpétuelle. Les tables du XVIIème siècle, situées dans le chœur et où figurent les noms des donateurs, sont en cours de nettoyage. Un travail de haute précision mené de main de maître par trois femmes. Dicilà les a rencontrées les mains sur la pierre.

C’est la Conservation régionale des Monuments historiques qui en fait la demande : les tables en pierre où sont inscrits les noms des donateurs de la Confrérie du Puy, active jusqu’à la Révolution pour participer à l’édification puis à l’enrichissement de ce chef d’oeuvre incontournable de l’art gothique, avaient besoin d’être restaurées. Un chantier qui précède l’exposition de tableaux, commandés du XIIième au XVIème pour orner la Cathédrale, prévue du 10 octobre au 2 janvier prochain au Musée de Picardie. Alors qu’une autre expo, tout ce mois de juillet, toujours à Amiens, à la galerie de l’AAC, met en avant le regard de douze artistes sur la Cathédrale.

Amélie Méthivier

Premiers nettoyages « sauvages »

Comment procéder pour nettoyer sans dénaturer un travail réalisé il y a des siècles ? « J’ai hésité sur la technique à utiliser pour ces tables » reconnaît Amélie Méthivier, conservatrice-restauratrice de sculptures, installée à son compte à Paris. « Alors j’ai proposé une phase de test, menée en même temps que le nettoyage du reste, qui est moins problématique. Initialement, la pierre des tables est de couleur gris foncé, mais quand on nettoie, c’est un peu comme si on bouchait les pores et avec la réflexion de la lumière, la couleur devient noire. La pierre a été soit polie, soit cirée, soit vernie. Les premiers nettoyages, un peu « sauvages », ont fait disparaître le poli » explique celle qui connaissait « déjà un peu la Cathédrale d’Amiens, même si pour en faire le tour, il y en a pour une vie ! ». Le mode d’emploi ? « On enlève la cire, les vernis et… la crasse ! En faisant très attention aux produits choisis et à la façon de les appliquer. Nous avons par exemple un gel qui retient au maximum la solution de nettoyage, pour qu’elle pénètre le moins possible car on n’est jamais sûr de l’évolution du produit une fois à l’intérieur. Du coup, on nettoie et surtout on rince beaucoup ! » précise Amélie Méthivier dont « le principe de base est la conservation. On ne touche pas à l’intégrité du matériau ».

Si à l’oeil du profane, la différence n’est pas flagrante entre une partie nettoyée et une qui va l’être, pour Amélie, elle saute aux yeux. « Regardez à gauche ! La pierre a été nettoyée. Et on ne s’arrête pas là… Pour un bon niveau de lisibilité, de contraste des dorures, on met de la cire, on ajoute un peu de poudre dorée minérale ou bien liée à de la gomme arabique, voire un peu de mica. Car le but, évidemment, c’est de pouvoir lire les inscriptions ».

Comparaison entre une partie nettoyée (à gauche) et non nettoyée (à droite)

Entre rêve et émotions

Il s’agit d’un chantier au long cours, proportionnel à l’oeuvre de Nicolas Blasset, par exemple. Ce sculpteur amiénois du Roi Louis XIII fut à la fois donateur et artiste-artisan à la Cathédrale, au XVIIème siècle. « Il est l’auteur des reliefs situés au dessus des tables et que nous avons également à nettoyer » précise la conservatrice-décoratrice. « C’est un ensemble, avec les boiseries supérieures à traiter, avant la partie architecture, c’est-à-dire les colonnes, les chapiteaux, le boudin du fronton (NDLR : une sorte de moulure), situé au dessus et le parement, en dessous ». Et le chantier peut laisser la place à l’émotion. Aurélie Gérard, étudiante de 4ème année en Conservation-Restauration de sculptures à l’Institut national du Patrimoine (INP), à Aubervilliers, en Seine-St-Denis, effectue six mois de stage, dont dix jours sur ce chantier. « L’émotion, oui, en découvrant les oeuvres et les anecdotes qui vont avec… Par exemple, sur la plaque que je viens de commencer, on voit sur le liseré doré que je nettoie, qu’il n’y avait pas assez de place pour l’inscription. Elle a été rajoutée en dessous » explique l’étudiante qui découvre Notre-Dame d’Amiens. « C’est un rêve de travailler sur un monument comme celui-là. Et ça permet de se projeter au Moyen-Âge tout en se rendant compte que la Cathédrale d’aujourd’hui n’est plus tout-à-fait celle d’avant, suite à toutes les interventions qu’elle a subies ».

Un donateur attaqué…

Des anecdotes, des émotions, Amélie Méthivier aime en partager. « J’ai étudié l’Histoire de l’Art, on s’intéresse aussi aux techniques de polychromies et c’est un florilège ici ! Le Cycle de St Jean-Baptiste par exemple. On voit les petits détails, comme le Christ avec son pagne et les poils qui dépassent… Cela me fait beaucoup rire ! » . Et elle enchaîne sur « le marchand transformé en seigneur. Les archives du Diocèse nous disent qu’une nuit, des gens sont venus corriger une inscription. Ce qui avait fait beaucoup de bruit à l’époque et même un procès ». Une autre ? « Regardez ici ! Le nom d’un donateur a dû déplaire car il a été violemment attaqué. On voit des stries dues à un frottement très très fort avec quelque chose d’abrasif. je ne sais pas à quelle époque mais ça ne ressemble pas à du vandalisme contemporain » poursuit Amélie, décidément intarissable.

Septième ligne marchand transformé en seigneur

« On a une déontologie »

‌‌Dans cette équipe féminine, on trouve également Jeanne Cassier, installée elle aussi à son compte en région parisienne comme conservatrice-décoratrice. Elle est spécialisée en art‌ contemporain (*), ce qui ne l’empêche pas de participer à ce chantier de Notre-Dame d’Amiens. « J’ai déjà travaillé ici il y a huit ans, sur la clôture du choeur. Ainsi qu’à Notre-Dame de Paris. Et je trouve la Cathédrale d’Amiens plus lumineuse, plus tranquille aussi car il y a moins de visiteurs, surtout en ce moment. Cela crée une atmosphère sereine que j’aime bien » poursuit cette conservatrice-décoratrice qui a travaillé avec Ben, le sculpteur franco-suisse basé sur les hauteurs de Nice. « C’est complètement différent quand l’artiste est à côté de nous : il a des souhaits, voire des droits sur son oeuvre, en fonction du contrat signé, donc son mot à dire sur la façon dont on va restaurer son oeuvre. Mais certains préfèrent que leur travail se dégrade naturellement » souligne Jeanne Cassier. Avant de préciser que si « la déontologie est commune », avec l’art ancien, « on va conserver au maximum la matière d’origine alors qu’avec du contemporain, on est plus ou moins interventionniste, si l’on peut changer des pièces qui sont encore disponibles par exemple ».

Jeanne Cassier

Au XIXème siècle déjà, ces tables avec les donateurs de la Cathédrale d’Amiens ont été restaurées. Et à l’époque, les restaurateurs n’avaient apparemment pas la même approche, argumente Amélie Méthivier. « On voit par exemple des représentations d’ouvriers dans la tour, au dessus d’un homme qui va être décapité. Eh bien la cage en fer a été rajoutée par ceux qui l’ont restaurée au XIXème siècle. Ce sont les prémices des relations architecte – restaurateur, de ces rapports de force qui perdurent au XXIème siècle » souligne, pince-sans-rire, la conservatrice-décoratrice.

Vincent Delorme et Léandre Leber. Photos : Dicila-Elie Leber

(*) : en théorie, l’art contemporain rassemble les oeuvres réalisées depuis 1945 et l’art moderne celles qui datent de 1850 à 1945. Mais en pratique, pour Jeanne Cassier, « l’art contemporain, c’est quand l’artiste est toujours vivant ».

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