Littérature : Ian McEwan, un créateur en question

Cité dans les goûts et couleurs de Léandre Leber, artiste amiénois, focus sur l’un des écrivains britanniques les plus représentatifs du 21ème siècle, Ian McEwan.

Né en 1948, Ian McEwan est aujourd’hui considéré comme l’écrivain britannique majeur de notre siècle, « encore en activité ». L’œuvre de l’homme est foisonnante et il paraît difficile d’en faire le tour en un article, mais peut-être est-il possible d’en donner une impression, une sensation, d’en faire entrevoir la trame pour en donner le goût ? Chez Ian McEwan, tout commence toujours ou presque comme si l’écrivain se montrait à l’œuvre : dès les premières lignes, il est là, le créateur en question, à nous tendre la main presque officiellement pour nous emmener dans la fiction…

Ainsi, dans Délire d’Amour ( 2001), roman haletant qui nous plonge au cœur de l’obsession dangereuse d’un amour inexplicable et destructeur, « Le début est facile à situer. Nous sommes au soleil sous un chêne chevelu, qui nous protège un peu des bourrasques de vent. Agenouillé dans l’herbe, j’ai un tire-bouchon à la main et Clarissa me tend la bouteille – un daumas gassac 1987. »
On le voit ici, Ian McEwan, brosser une scène de sérénité banale, comme un clin d’oeil un peu appuyé, pour, quelques lignes plus tard, bousculer le tranquille décor instauré, sans ménagements : « (…) nous entendons un homme crier. Nous nous tournons pour regarder vers l’autre bout du pré et nous découvrons le danger ».
Les dés en sont jetés, le personnage-narrateur prend le relais : « Je me retrouve à courir dans sa direction », le lecteur est alors ferré comme le héros, pris au piège : un accident de Montgolfière dans lequel le héros a bien conscience qu’il ne devrait pas s’engager, «Quelle bêtise de foncer ainsi tête baissée dans cette histoire et ses dédales ». C’est comme si le personnage regimbait lui-même à céder au créateur avant de se rendre, consentant, prêt à plonger dans l’univers abrupte et sans cesse en mouvement tissé par le créateur qui explore, dans ce début, toutes les possibilités et le
champ des consciences qui se rejoignent : la sienne, celle du lecteur, celles des personnages…

Délire d’amour, Ian McEwan (2001). Ed. Folio

Dans Expiation (1995), roman le plus lu et adapté au cinéma par Joe Wright ( Reviens-moi), le récit commence par l’attente de la jeune Briony. Ses cousins arrivent d’un Nord lointain et elle a des rôles pour eux… Briony , enfant brillante et fantasque a écrit une pièce de théâtre « en deux jours de furie créatrice ». Ian McEwan semble ici caché derrière la petite fille, annonçant, là aussi, dès les premières lignes, que le roman sera un piège duquel nul ne pourra s’échapper : le message de la pièce, comme double du roman est annoncé « tout amour non fondé sur le bon sens est d’avance condamné. »

« L’un des éléments les plus important de la créativité, c’est l’hésitation »

Ian McEwan

Ne serait-ce pas d’ailleurs, parce qu’elle aime la fiction plus que le réel, qu’elle voit des personnages là où il y a des personnes, que la jeune Briony commettra le crime de mentir et faire condamner ? Crime qu’il lui faudra expier, toute sa vie d’adulte et jusque après la mort. C’est donc sans cesse que Ian McEwan interroge la littérature, son propre rôle de romancier et confronte le réel à la fiction.

Son dernier roman, Une machine comme moi, paru en 2020, en est d’ailleurs un exemple criant : le créateur, cette fois-ci , interroge Dieu et l’Homme face à son effigie. « Nous avions des ambitions pour le meilleur et pour le pire : que le mythe de la création devienne réalité, que s’accomplisse un acte d’un narcissisme monstrueux ». L’action se passe en 1982. On voit dans ce roman, le héros-narrateur, Charlie, aux prises avec son androïde Adam, dont l’intelligence artificielle perfectionnée et l’inadaptabilité au mensonge et aux entorses aux règles établies mettent à mal le système de société humaine et font voler en éclats les frontières entre les êtres.

Une machine comme moi, Ian McEwan (2020). Ed. Gallimard

Dans la même veine que l’excellente série suédoise « Real Human », une machine comme moi montre la noirceur et l’ambiguïté des créateurs, de ceux qui détiennent le pouvoir mais aussi la résistance des machines et des faibles. Rien n’est jamais ni tout noir ni tout blanc chez Ian McEwan, c’est en brouillant les pistes entre les genres, en montrant les différentes facettes du même prisme, en repoussant sans cesse l’idée de vérité établie, les limites morales et éthiques, en explorant le champ des possibles, en démasquant les imposteurs et en rendant les victimes dangereuses que s’exprime le mieux le créateur : « L’un des éléments les plus importants de la créativité, c’est l’hésitation. » Ian McEwan.

Un auteur à découvrir ou à redécouvrir, en toute urgence.


Pascale Dubus

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