Artisanat : L’orgue de la Cathédrale d’Amiens sur le départ

Notre-Dame est privée de son orgue pour une durée estimée à trois ans. Le temps nécessaire pour finir de démonter puis pour restaurer intégralement un instrument du XVème siècle qui ne jouait plus juste et dont le dernier entretien remonte aux années 1930. 

On retiendra que l’orgue de la Cathédrale d’Amiens a été mis en sourdine l’année où sont célébrés les 800 ans de la pose de la première pierre du plus grand édifice gothique. Bâché, ceinturé d’échafaudages, l’orgue n’en est pas à son premier démontage. Le dernier en date avait été effectué dans une certaine précipitation. « Pendant la 2ème Guerre mondiale, pour le protéger des bombardements » indique Patrick Armand, facteur d’orgue à la manufacture Muhleisen, à Eschau, à côté de Strasbourg –« la plus ancienne et la plus importante de France. » Il dirige l’une des deux entreprises qui a la lourde charge de cette restauration. « Sur des photos de l’époque, on voit toute la tuyauterie de l’orgue étalée dans la nef ! On se demande comment ils avaient pu s’y retrouver ensuite pour le remonter… » explique-t-il, dubitatif.

Denis Lacorre, Patrick Armand et Fanny Voisine

De meilleurs équilibres musicaux

Quant à la dernière restauration de l’orgue, elle remonte à quelques années plus tôt, de 1935 à 1937, il y a donc plus de 80 ans. « Elle avait d’ailleurs été menée par une autre manufacture alsacienne, Roehtinger » précise Patrick Armand. Et selon lui, cette intervention s’était accompagnée de quelques touches… comment dire ? Pas toujours respectueuses de l’état d’origine de l’orgue. Pour preuve, le tuyau isolé provenant d’un jeu de Cavaillé-Coll, le principal manufacturier d’orgues du XIXème siècle. Un jeu qui avait apparemment été purement et simplement supprimé par Roehtinger… « Mais à partir de ce seul tuyau, nous allons pouvoir reconstituer la totalité du jeu et ça, ça nous réjouit ! » s’enthousiasme le facteur d’orgues de chez Mulheisen. « La ligne directrice étant le respect d’un état historique cohérent, ce qui n’était pas le cas avec ce mélange Cavaillé-Coll – Roehtinger, qui donnait des équilibres pas optimaux, musicalement ».

Tuyaux bien alimentés


« Nous allons restaurer les tuyaux mais aussi les sommiers » complète Denis Lacorre, également facteur d’orgue et gérant de DLFO, autre entreprise spécialisée, implantée à Carquefou, tout près de Nantes. Les sommiers ? Le dispositif qui distribue l’air sous pression aux tuyaux. Un orgue de cathédrale est une véritable usine à gaz ou à vent plutôt : Fanny Voisine, 27 ans dont 8 déjà passés chez DLFO, s’occupe plus particulièrement des gosiers et des souffleries. « Le gosier, qui ressemble à un accordéon, fait la liaison entre les sommiers et la soufflerie. L’objectif étant d’éviter les fuites ». Surtout dans une cathédrale aussi immense ! « Il s’agit de l’un des plus petits orgues de cathédrales alors cela m’intéresse énormément de voir comment le son se développe. D’ailleurs, le fait que le son se perde montre bien le gigantisme de la Cathédrale » poursuit Denis Lacorre. Et justement, la restauration de l’orgue permettra, selon lui, « une présence plus importante du son en bas, quand les tuyaux seront nettoyés et bien alimentés ».


Réinstallation en 2023

Si l’orgue d’Amiens est classé monument historique, qu’une commission d’experts a rédigé le cahier des charges avant de lancer l’appel d’offres, « chaque instrument a ses surprises » souligne Patrick Armand. Une chose est sûre : à l’oreille des auditeurs habitués, comme aussi peut-être pour les profanes, après la restauration, « il y aura davantage de justesse, même si l’ambiance générale ne changera pas » promet Denis Lacorre, en phase avec Patrick Armand quand ce dernier affirme que « travailler sur un tel projet est enrichissant car on échange avec les confrères »« C’est un travail collectif, qui fait appel à plusieurs métiers très pointus, avec des intervenants responsabilisés car une pièce qui lâche au milieu de l’orgue et il faudrait à nouveau le démonter ! » prévient Denis Lacorre. 
Le démontage de l’orgue de la Cathédrale d’Amiens doit s’achever au plus tard à la mi-septembre. Sa réinstallation après restauration n’est pas prévue avant 2023. Entre temps, ils seront une vingtaine à se pencher dessus pour lui donner cette indispensable cure de jouvence.

Vincent Delorme avec Léandre Leber.
Photos : Dicilà – Elie Leber

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