Entrepreneuriat : Une vie pas cousue de fil blanc

« La couture, c’est ma vie » explique Annick Manier. A 77 ans, la gérante de l’atelier de retouches St Acheul Couture, à Amiens, vient de fermer boutique. Sa vie professionnelle, commencée dès 1958, a été marquée par la crise textile qui a frappé la Picardie dans les années 1980. Sa capacité à rebondir force le respect.

C’est l’histoire d’une vie qui épouse celle d’une activité, l’industrie textile, dont la région était jadis l’un des fleurons en France et en Europe. Née en mars 1944, Annick Manier se définit comme « un enfant de la guerre » avec ses frère et sœurs. Comme il faut bien faire bouillir la marmite dans cette famille modeste, à quatorze ans, la jeune Annick n’a pas d’autre choix que de prendre le chemin de l’usine. Nous sommes à la fin des années 1950 et on embauche à tour de bras, à Amiens.

À l’usine à 14 ans

Nul besoin de mobilité géographique : née à la maison, rue Jules-Barni, avant que la famille s’installe à deux pas, rue Burger, Annick Manier atterrit chez Séminel, gros fabricant de chemises implanté place au Feurre. « Mon père avait travaillé pour le couple qui gérait l’usine. C’est comme ça que j’ai pu y entrer, le 1er avril 1958. Nous n’étions pratiquement que des femmes, souvent très jeunes. Les coupeurs étaient des hommes » se souvient celle qui va apprendre à coudre à la machine et à retourner les pattes d’épaules. Notamment pour les chemises des louveteaux, que Séminel confectionne. Le marché est juteux, le scoutisme étant alors à son apogée en France.

Le vent mauvais de la mondialisation…

Un essor qui coïncide avec la santé florissante des vêtements Made in France. « Nos chemises, c’était de la qualité » insiste Annick, habituée depuis à voir passer entre ses mains des vêtements bon marché. « On travaillait pour les Nouvelles Galeries. Et en dehors du temps de travail, on pouvait fabriquer nos propres chemises. Je faisais celles de mon mari et de mon fils. » L’usine s’installe ensuite rue Montesquieu. Mais, à partir des années 1970, les changements de propriétaires et de noms – Double Six et International Shirt – annoncent le vent mauvais de la mondialisation et de la crise textile.

« Magasin de vêtements à vendre à Ailly-sur-Noye »

En 1990, c’est la fin. La production est délocalisée en Tunisie. Après plus de trois décennies à l’usine, Annick Manier est licenciée. « J’avais 46 ans. Je suis tombée malade, sans doute à cause du stress. Ma fille, qui avait 12 ans et mon mari aussi. Mais je m’en suis relevée » explique-t-elle, les yeux embués par ses souvenirs douloureux. Mais Annick n’est pas du genre à se lamenter. A Amiens, elle tombe sur un prospectus : « Magasin de vêtements à vendre à Ailly-sur-Noye ». La couturière au contact facile se sent alors l’âme d’une commerçante : « pour racheter le fonds de commerce, bien situé, à côté du Café du Centre et pour pouvoir me lancer, j’ai vendu ma maison à Camon. » Le 1er avril 1994, elle rouvre ce magasin. « L’activité marchait pas mal, les gens étaient sympa à Ailly-sur-Noye. »

(De gauche à droite) Florence, Annick et Yvonne lors de la fermeture de la boutique le 30 juin dernier


Elle hausse le ton avec un notaire pas pressé

À Amiens, où elle habite à l’époque faisant l’aller-retour tous les jours, elle découvre quelques années plus tard un petit atelier de retouche, dans ce quartier St Acheul qui l’a vu grandir… « En 2003, il a été à vendre. » Ni une ni deux, Annick Manier saisit l’occasion, quitte à « hausser le ton avec le notaire qui faisait traîner les choses… » Et poursuivant son étonnante série d’activités débutant un 1er avril après 1958 et 1994, le 1er avril 2004, elle ouvrait ! A tout juste 60 ans, l’âge où l’on commence d’ordinaire à envisager sa retraite, notre couturière renouait ainsi le fil de sa première passion.

Sur sa machine à coudre parfois dès 4h du matin !

C’est le début d’une nouvelle carrière professionnelle. Couture, retouche, rapiéçage, repassage, pressing occasionnel… Annick ne compte pas les heures passées dans sa petite boutique de la rue de Cagny, près de l’intersection avec les boulevards de Bapaume et de Pont-Noyelles. « J’ai ouvert six jours sur sept pendant des années, en fermant à 19 heures et avec seulement deux semaines de congés par an » se souvient-elle au moment de prendre enfin un repos bien mérité. Car Annick Manier est aussi très matinale : « à 7 heures, j’étais souvent déjà devant ma machine surjeteuse ou mon fer à repasser, et même parfois dès 4 heures du matin, quand j’avais beaucoup de travail. Une fois, avant de partir en vacances, j’ai même travaillé toute la nuit tellement j’en avais ! Et j’ai failli louper mon avion à Lille-Lesquin… »

Difficile de former la relève

Au fil des ans, Annick la couturière retoucheuse devient une espèce en voie de disparition, avec ce métier de précision, peu lucratif et parfois rébarbatif, comme mettre des pièces aux jeans déchirés ! Pourtant, elle essaye de former la relève… Chaque année, une douzaine d’élèves des filières habillement ou mode des lycées professionnels Edouard-Branly d’Amiens et Alfred-Manessier de Flixecourt viennent effectuer leur stage dans sa boutique. Hélas, peu s’investissent vraiment. « Le meilleur que j’ai eu, c’était un garçon, alors que mes stagiaires étaient surtout des filles. Il en voulait, il travaillait soigneusement » se remémore-t-elle.

« Certains clients sont devenus des amis »

« Et ce que j’ai le plus apprécié durant ces dix-sept années dans mon magasin, c’est de voir du monde. Si certains clients tentent de marchander, ce qui est pénible, d’autres sont devenus des amis, passant parfois me voir juste pour discuter. En apprenant que j’allais fermer, certains m’ont offert des fleurs. Une cliente m’a apporté une grosse brioche. Une autre, originaire du Gabon, m’a offert un panier tressé dans son village. J’ai été surprise ! »

S’occuper de ses petites-filles et de ses fleurs

Le petit commerce a-t-il définitivement baissé son rideau métallique le 30 juin ? C’est à craindre… « Un jeune homme était bien venu se renseigner quelques jours avant, confie Annick Manier. Il était intéressé par la couture, la retouche et surtout par la création de vêtements. Je le sentais motivé, mais je n’ai pas eu de nouvelles depuis. J’étais prête à l’aider pour se lancer. La couture, c’est ma vie de toute façon ! Je vais continuer à en faire un peu, chez moi, à Toutencourt. Je m’occuperai aussi de mes fleurs et j’espère voir davantage mes petites-filles, qui ont 21, 19 et 12 ans. » Par pudeur sans doute et aussi parce qu’elle sait que les temps ont changé, Annick Manier ne regrettera même pas le fait qu’aucune des trois n’ait hérité de sa passion pour la couture.

Vincent Delorme
Photos Dicilà Léandre Leber 

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