Entrepreuneuriat : La Cueillette de St Gratien ne connaît pas la crise !

Le confinement aurait pu cueillir à froid la Cueillette de St Gratien. Mais au contraire, la forte demande pendant la crise sanitaire a incité Séverine et Vincent Liénart à ouvrir plus tôt que d’habitude leurs 18 hectares au nord d’Amiens. Aidées par le beau temps, asperges et tulipes ont lancé en fanfare dès avril une saison qui ne va pas tarder à porter ses fruits et légumes…

Qu’il est loin le temps des premières fraises… C’était au siècle dernier, en 1999 ! Jeune couple d’agriculteurs installé à 10 km d’Amiens, Séverine et Vincent Liénart avaient alors innové en ouvrant leurs fraisiers à des clients qui n’avaient qu’à se baisser pour ramasser. Vingt-et-une saisons plus tard, les fraises ne sont plus qu’une production parmi la cinquantaine d’autres cultivées en plein champ, sous serre ou bien encore dans les vergers. « D’habitude, nous ouvrons mi-avril, explique Séverine. Mais là, dès les premiers jours du confinement, des clients nous appelaient, pour savoir quand ils allaient pouvoir cueillir leurs premiers légumes ». Sollicitée, la Préfecture de la Somme a donné son autorisation pour une ouverture anticipée, à condition de respecter les gestes barrières. « On a installé des plots pour espacer les clients et limité à deux personnes par famille », raconte Vincent. « Et on a été surpris, enchaîne Séverine, de voir les gens aussi patients, attendre tranquillement leur tour pour pouvoir se servir des brouettes, sécateurs et des fourches désinfectés systématiquement ». Mieux, alors que le site enregistrait jusque là ses pics de fréquentation le week-end et le mercredi, « on a eu du monde tout le temps, tous les jours ! » se réjouit Séverine. 

La peur des courses au supermarché

Aidée par une météo quasi-estivale, mais aussi souvent par ce temps libre imposé à tant de foyers, permettant d’avoir davantage la possibilité de se faire de bons petits plats, la Cueillette de St Gratien a même vu arriver de nouveaux clients. « Pourtant, on n’a absolument pas communiqué ! Mais certains nous ont dit avoir un peu peur d’aller faire les courses au supermarché » reconnaît Séverine Liénart. On peut également parier qu’en plus de la fraîcheur et du goût savoureux des premières fraises et des premiers concombres de la saison, le côté apaisant du site, sur ce plateau avec une vue s’étalant du château de St Gratien jusqu’à Villers-Bretonneux, n’est pas étranger à cette affluence… Même plus de vingt ans après le démarrage, Vincent Liénart savoure d’ailleurs toujours de pouvoir « profiter d’un cadre privilégié, avec une nature de cette qualité. Au début, on se disait qu’on aurait peut-être du mal à attirer beaucoup de monde, car nous ne sommes pas sur un grand axe ». Mais non ! 

Pommes rubinettes et gazpacho

Il faut dire que la Cueillette de St Gratien, dont les Amiénois aperçoivent la petite voiture publicitaire régulièrement garée près du Cirque Jules-Verne, ne s’est pas endormie sur ses lauriers. « Il y a 11 ans, nous avons repris la Cidrerie de La Garenne, de M. et Mme Simon, à Naours », se souvient Séverine. Car les pommes représentent une partie très importante de l’activité. « La taille des pommiers nous occupe l’hiver, explique Vincent. Tailler, c’est essentiel car c’est un excitateur de sève. Avant l’éclaircissage, en juin ». Une opération qui consiste à enlever des branches les pommes en trop, le secret pour que les pommiers donnent chaque année ! Les pommes préférées de Vincent ? La Jonagold, car elle est à la fois sucrée et légèrement acidulée, bonne à manger à la main et idéale à cuire. Mais mon coup de coeur, c’est la Rubinette, une petite pomme », considérée comme l’une des meilleures pommes de table, avec sa chair croquante et parfumée. « Puis en 2012, nous avons à la fois rejoint le réseau des Cueillettes Chapeau de Paille, un Groupement d’Intérêt Economique (GIE) de 32 sites dans les Hauts-de-France et l’Ile-de-France et ouvert notre boutique sur place«  explique le couple d’agriculteurs. La boutique où est évidemment proposée toute une gamme de produits locaux, la plupart de la Somme, privilégiant les circuits courts de plus en plus prisés, avec le soutien de Terroirs Hauts-de-France, qui a pris le relais de Terroirs de Picardie. « On vend aussi du gouda, qui arrive directement de Hollande. Et des produits transformés dans une conserverie du Pas-de-Calais. Nous affinons les produits que nous proposons en fonction des remarques des clients. C’est sûrement aussi pour cela que la boutique tourne de mieux en mieux. Par exemple, l’été, nos surplus de tomates deviennent du coulis ou du gazpacho » souligne Séverine Liénart, pour qui « la récompense, c’est de voir encore certains clients des débuts il y a plus de vingt ans, toujours fidèles ».

Le traitement phytosanitaire, dernier recours

La tomate, voilà un bel exemple des productions vertueuses de la Cueillette de St Gratien. « Les tomates nous demandent des heures et des heures de travail. On gère la température des serres grâce à des sondes. 20°, c’est l’idéal. Depuis trois ans, on y arrive grâce à une bonne gestion de la ventilation et de l’arrosage. On fait du goutte-à-goutte pour limiter la consommation d’eau. Nous avons un puits sur la nappe phréatique à 73 mètres de profondeur. Et pour moins traiter, on a recours à la PBI (Protection Biologique Intégrée)« . Concrètement, Vincent, épaulé par Sébastien, responsable de la production dans les serres, achète des insectes dits auxiliaires; « Les larves de coccinelles sont hyper efficaces pour manger les pucerons. Et ça marche aussi pour les aubergines » détaille Vincent. Du coup, le traitement phytosanitaire, contre les pucerons ou le mildiou, qu’il soit de synthèse ou bien naturel comme le purin d’orties, est vraiment devenu le dernier recours. Autre exemple de cette production vertueuse : « de plus en plus, nous cultivons sur du paillage biodégradable. Les gens croient que c’est un sol en plastique, en fait c’est de l’amidon de maïs. Et ça nous permet de faire zéro désherbage. C’est le cas pour les petits pois » précise l’exploitant. Cette volonté de privilégier au maximum tout ce qui est naturel se matérialise aussi par la quinzaine de nichoirs juchés sur le site. Lors de notre venue, la moitié était occupée par des oiseaux utiles contre les nuisibles. Les mésanges par exemple. Ou encore les chouettes hulottes, pour lutter contre les campagnols, qui raffolent des vergers. Quant aux corbeaux, friands des fraises, c’est à l’aide d’un canon à gaz propulsé, qui tonne pour les effrayer, que Vincent et Sébastien parviennent à les éloigner. Techniques ancestrales naturelles et technologie se côtoient : la station météo est devenue un outil indispensable. « Elle est reliée à mon smartphone et indique la température, le taux d’humidité ou encore la pluviométrie. Et prévient de la possibilité de gelées » dit Vincent Liénart, le nez justement dans son téléphone. « Là, il fait 21°2 et on a 57% d’humidité ».

Le retour attendu des restaurateurs

La Cueillette de St Gratien vit évidemment au rythme des saisons. L’été est presque déjà là… Les fraises s’arrachent littéralement ! A tel point qu’il faut fermer certains jours les parcelles où elles sont cultivées, pour qu’elles aient le temps de mûrir. « On l’indique sur notre page Facebook »  assure Vincent. Les tomates, elles, peuvent se ramasser un peu avant maturité, elles finiront de mûrir chez le client. Puis, viendront les très attendus pommes, framboises et autres cassis. D’ici là, les citadins vont pouvoir venir s’approvisionner en haricots et petits pois. « Leur récolte va justement débuter ! » annonce Vincent Liénart. Et pour faire face à l’accroissement de l’activité l’été, « on fait appel à des saisonniers, pour la vente comme pour la production » indique son épouse, pas peu fière de pouvoir aussi compter sur le coup de main de leurs trois enfants : l’aîné -21 ans- et leurs deux filles de 15 ans. A présent, les Liénart ignorent encore quand ils reverront les scolaires arpenter leurs terres –2200 élèves en moyenne chaque année avant le confinement- mais pour les restaurateurs, qui avaient pris la bonne habitude de venir piocher à la Cueillette de St Gratien, jusqu’au brutal coup d’arrêt de la mi-mars, ça devient bon ! Comme L’Adresse, à Amiens, le Restaurant du Golf Club de Querrieu et sûrement d’autres qui viennent incognito. « On cueille pour eux ou alors ils viennent s’approvisionner directement » précise Vincent. Le principe est le même que pour les clients lambda : on choisit ce que l’on veut acheter sur les étals, sous le auvent. Ou bien on va ramasser soi-même, ce qui ajoute une petite dépense physique et un certain charme. Du charme, du style, les 18 hectares en regorgent !« Il faut que ce soit beau. Comme les clients sont également parfois des promeneurs, on ne peut pas laisser pousser des orties devant les serres » souligne Sébastien. Le responsable des serres et de l’entretien travaillait auparavant dans un jardin. « J’avais la tête dans les massifs de fleurs. Maintenant, ici, je prends en compte l’avis des gens. Et j’apprécie quand ils font des compliments ». 

Vincent Delorme et Léandre Leber
Photos : Elie Leber – Dicilà

Pour Dicilà, Vincent Liénart, de la Cueillette de St Gratien dévoile certaines de ses préférences :

 A table« J’aime les pommes de terre nouvelles, coupées en lamelles et cuites au beurre, à la poêle. Une salade composée aussi, avec de la batavia et des morceaux de pomme »

Au cinéma : « J’adore Guillaume Canet, comme acteur et comme réalisateur. Les Petits Mouchoirs est peut-être mon film préféré. En plus, j’ai pu le rencontrer l’an dernier à Amiens, à l’avant-première de Au Nom de la Terre (film signé Edouard Bergeon sur les difficultés d’un couple d’agriculteurs)

Sa play-list  : « Fin janvier, nous sommes allés voir le concert des Enfoirés, à Paris. J’aime beaucoup leur dernière chanson (A côté de Toi, signée Boulevard des Airs et Tibz). Sinon, j’apprécie aussi Grégoire »

Superstitieux ? « Non, je suis d’un naturel optimiste »

Une passion ? « Voir les amis, échanger avec eux. Voilà quelque chose qui m’a manqué pendant le confinement ! J’aime partager avec eux les bons moments, être là aussi en cas de coup dur »

Une maxime ? « Les chiens ne font pas des chats. Je dis ça bien sûr en voyant nos enfants grandir, mais pas seulement… »

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