Culture : Brotherhood de Meryam Joobeur (Critique)

En guise d’ouverture, des moutons qui pâturent. Caméra (ou plutôt appareil photo) au poing, format 4/3, pas ou peu de profondeur de champ, et une famille tunisienne aux allures d’iverni irlandais, nichée au fond d’un village berbère. Le tableau est posé.

Mohamed, éleveur de mouton, père de Chaker et Rayen, rentre chez lui après avoir confié à son cadet la tache ingrate d’abréger les souffrances d’un mouton, tombé sous les crocs d’un loup. A la maison, son fils aîné, Marek, l’attend. On comprend alors que le père et le fils ne se côtoient plus depuis le départ pour la Syrie de Marek, parti rejoindre Daesh durant une année. Comble de l’affront, l’aîné a ramené avec lui une mystérieuse femme enveloppée de son niqab, qu’il présente comme Reem, sa femme. 

Si l’on peut craindre une simplicité de traitement d’un sujet aussi compliqué que le retour d’un enfant radicalisé au sein de sa famille modérée, le film de Maryam Joobeur réussit le tour de force d’asseoir son discours non pas sur une problématique manichéenne (le gentil père de famille modéré et travailleur face au méchant fils, terroriste et corrompu), mais au contraire sur la complexité humaine et les rapports familiaux. Finalement, le loup sans pitié n’est pas celui que l’on croit. 

Un film de qualité

Nommé dans la catégorie « Meilleur court-métrage de fiction » aux Oscars 2020 (finalement remporté par The Neighbors’ Window de Marshall Curry), les qualités de ce film sont multiples. Citons tout d’abord la photographie (c’est le cas de le dire). Le choix du format 4/3 permet justement au film de jouir d’une superbe photo, toujours au plus proche des visages des comédiens. Le peu de profondeur de champ empêche le spectateur de respirer, et le contraint à vivre au plus près de cette famille : d’y ressentir les silences, les non dits, mais aussi la peur et les craintes qui les animent. C’est le vrai tour de force de la réalisation, nous ne sommes pas spectateurs mais quasiment acteurs de cette famille. 

Cette affirmation se confirme dans ce qui est sans doute la meilleure séquence du film : lors du premier repas après le retour du fils, tous partageant le même plat, le souper est silencieux jusqu’a ce que le père vienne briser le silence. Une réflexion à l’adresse de sa nouvelle belle-fille (elle ne mange pas) ravive les tensions et au jeu de regard s’ajoute une joute verbal entre la mère et le père, et les deux plus grands enfants. La caméra suit les regards et nous transporte à chaque dialogue vers les yeux des comédiens, pouvant rappeler les duels de regard de Sergio Léone. On s’imagine facilement à la place du benjamin (Rayen), observant hébété la méfiance du père à l’égard d’un frère qu’il est heureux de retrouver. Dans cet anti-parabole du fils prodigue, la réalisatrice américano-tunisienne Maryam Joobeur pose un regard poétique mais surtout profondément réaliste du problème de la radicalisation islamiste. Elle fait fi des poncifs imposant deux camps bien distincts : les gentils modérés et les méchants radicalisés. Des poncifs ignorant la complexité de la nature humain, ou l’erreur et le regret occupent une place prépondérante.

C’est dans une déchirante scène finale que le film prend tout son sens, et en cela il faut absolument voir Brotherhood, grand gagnant de la catégorie court-métrage de fiction du 39ème Festival du film d’Amiens.

Brotherhood

Genre : Court-métrage, drame
Réalisatrice : Meryam Joobeur
Acteurs : Kais Ayari, Mohamed Graïaa, Mouldi Kriden, Salha Nasraoui
Pays : Canada / Tunisie / Qatar / Suède
Durée : 26 minutes
Sortie : 2018
Distributeur : Cinétéléfilms, Midi la Nuit

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